Keren Ann

Musique

Salle Lino Ventura

Spectacle annulé

© Bouchra Jarrar

Bleue
Les mots, les sons : c'est l'émotion qui anime Keren Ann

 

Keren Ann est un prisme, une musicienne plurielle révélée par son travail avec et pour les autres, propulsée par sa production solo, adoubée comme présence précieuse de la scène pop. Omniprésente, par l’équipée (musique de films, de pièces de théâtre, de danse contemporaine, réalisation d’autres disques que les siens), ou la percée toute personnelle. Bleue est la huitième.

Bleue, c’est une couleur et une tonalité subtiles mais bien précises, une intention forte.

Ce qui frappe, d’emblée : Bleue parle français, de bout en bout. Une première depuis Nolita (2004). On le sait, Keren Ann est une nomade-née, une itinérante dès les origines, russe-israélienne par son père, néerlando-javanaise par sa mère, née en Israël, élevée aux Pays-Bas puis en France, installée un temps aux Etats-Unis, de retour à Paris depuis trois ans. Mais Keren Ann dit, comme on parle d’un port d’attache : " Paris est toujours le lieu où je reviens, c’est ma maison. Mes parents se sont rencontrés à Paris, ma mère qui était très francophile et dont le père était à moitié français, était là comme étudiante et fille au pair, mon père, en voyage ". La culture française a toujours fait partie des bagages de la famille voyageuse, à commencer par la chanson - Gainsbourg, Hardy à laquelle on la compare souvent et influence revendiquée, "aussi importante que Dylan, Springsteen, Leonard Cohen ".

Écrire dans une autre langue que la sienne (l’anglais) ? La polyglotte dit en polymorphe, voltigeuse : " Beaucoup de registres sont possibles dans la langue française, je la trouve très ouverte. Alors, mes mots ne sont pas toujours ceux qu’il faudrait mais je l’accepte ; après tout, c’est moi aussi, ces particularismes, c’est mon son ". Affranchie, Keren Ann s’enracine ici à sa façon, herbe folle comprise, libre en son jardin.

La mélancolie, compagne de route de Keren Ann et du folk, domine dans Bleue. On pense bain, blues, brasse, bosses, ressac, remous. Mais le vague à l’âme est fluide, apaisé, les voies sans issue sont acceptées et dépassées, la voix reste lumineuse.

Keren Ann raconte l’éphémère. Comment l’amour, l’attachement, aussi immense soit-il, se délite et se saborde. Le constat est doux-amer (" Nager dans le mur, là où tout est dit, là où rien ne dure " dans Nager la nuit). La lucidité est implacable (" Il me tue cet amour ", sur tous les tons dans Sous l’eau). Le chagrin est palpable (" Il n’y a ni grâce, ni cœur, ni horizon " dit Ton île-prison). Le non-retour est acté (" Mais cette fois, c’est la dernière fois " décide La mauvaise fortune).

Pas d’aigreur ni de regret cependant, le lien n’est ni renié ni rompu (" Même si tout doit disparaître, promets-moi de ne rien effacer "), on peut même rire de l’amour vache (Le goût d'inachevé, sublime duo avec David Byrne). Le goût était acide mais les torts sont partagés (" On est devenus sourds, bébé, je n’avais aucun recours, bébé "), la séparation s’est imposée, sans procès ni pathos. Si l’émotion est là, c’est tenue, retenue, jusque dans les envolées de violons, millimétrées, les nappes hypnotiques, les clapotis de piano.

La femme-orchestre Keren Ann a conçu et réalisé Bleue de bout en bout. Tout en poursuivant plusieurs projets, une musique de film, son association avec le Théâtre National de Bretagne, des concerts avec le Quatuor Debussy... Tout en étant mère, aussi. Ce flux incessant lui est nécessaire, dit-elle, la stimule et la renouvelle. Alors peuvent survenir ces " moments de grâce " où elle sent les chansons " arriver, physiquement, comme une horloge interne, comme un appel, et tout vient simultanément, les mots, la tessiture, progression harmonique, accords ". L’épicentre de la création de Bleue a été son studio personnel, avec des échappées au mythique Ferber, à Motorbass, et à New York pour enregistrer des cordes ou des vents. Keren Ann reste foudroyée par Tapestry de Carole King, découvert à 9 ans : " La production est si pure, pour la première fois, j’entendais chaque instrument séparément, qui sonnait comme jamais je ne l’avais entendu ".

 

Ses albums sont des îles, préservées des brutalités et fureurs du monde extérieur. Particulièrement ce Bleue, album de l'apnée.
- Libération -

 www.kerenann.com
Durée : 1h30
Plein tarif : 24 € - Tarif réduit : 19 € - Tarif groupe : 16 €
Location à partir du lundi 4 janvier
 

Ecriture, composition, interprétation : Keren Ann
Album Bleue - Polydor
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